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Au XVIIe siècle, on citait beaucoup le vers suivant : Et les fruits passeront la promesse des fleurs. C'est une phrase de la langue française qui, en tant que telle, n'offre aucune particularité. On peut l'imaginer dite par un fermier au propriétaire d'un verger, et elle aurait alors pour sens de faire miroiter la perspective d'un bon revenu. Mais elle fait partie d'un poème, d'une oeuvre d'art, et à ce titre elle est particulièrement remarquable : elle est belle, elle contient un "je ne sais quoi" qui en assure la singularité. Ce "je ne sais quoi" est appréhendé dans une expérience spécifique: l'expérience esthétique ou jugement de goût. Le fait qu'il existe et repose dans une oeuvre d'art pour la distinguer de toute autre production ne saurait provenir d'une technique susceptible d'être apprise par tout le monde, puisqu'alors spécificité et singularité seraient perdues. Apparue soudain dans sa singularité, l'oeuvre d'art est la création du génie. Beauté, création et génie définissent l'objectivité paradoxale de l'esthétique. On peut en saisir le pradoxe dans la définition Kantienne du jugement de goût : le jugement de goût juge de ce qui plaît, mais de façon désinteressée, distinguant ainsi le beau du joli et de l'agréable ; il juge de façon universelle mais sans concept ; il juge de la finalité d'un objet, mais sans représentation d'une fin ; il juge d'une manière nécessaire, mais n'a que valeur d'exemple. Au delà de la définition "in abstracto" du jugement de goût, l'esthetique, pour autant qu'elle demeure une partie de la philosophie, a poursuivi essentiellement deux buts. Le premier consiste à cerner la signification de l'oeuvre d'art. Hegel, pour qui l'histoire de l'art est le développement du concept de beauté (lequel ne peut donc être enfermé dans une définition), y voit l'expression sensible de la vérité ; d'autres (Shopenhauer, Nietzsche), une forme particulière du rapport à l'être, la cristallisation d'un choix essentiel (Kiergegaard, Sartre), ou la manifestation d'une critique sociale (l'école de Francfort en particulier). Le second but, (que l'on retrouve aussi bien dans la phénoménologie que dans la philosophie analytique) consiste à décrire finement l'expérience esthétique et le langage qui l'exprime. Supposons qu'on pose les questions suivantes : quel est le statut de l'artiste dans les différentes sociétés ? La production "artistique" est-elle individuelle ou collective ? Ou est-elle tantôt une, tantôt l'autre ? Quel est le rapport des oeuvres considérées comme artistiques dans une société avec l'organisation de cette société ? Comment sont diffusées les oeuvres artistiques ? Par qui sont-elles reçues ? Comment s'élaborent les "valeurs" esthétiques, comment sont-elles enseignées ? Comment evoluent les formes d'art ? Quels sont les procédés linguistiques selectionnés dans les arts utilisant le langage ? Sont-ils spécifiques ? etc. C'est en tentant de répondre à des questions de ce type que, depuis le début du XXieme siècle, l'esthétique a tendance à devenir une discipline autonome qui s'appuie autant sur l'histoire des arts et de leurs techniques que sur les défférentes sciences humaines. Parmis ses concepts, on ne trouve pas nécessairement la beauté, ni la création, ni le génie. Les trois concepts reflètent-ils autre chose que le statut social d'un art dont les productions sont le fait d'un nombre restreint d'individus qui, en devenant les destinataires, sinon les propriétaires, affichent justement leur différence, leur "singularité" ? |
